Openchip vient de livrer la preuve d’un concept qui tenait encore en 2024 plus du manifeste que d’un plan industriel : une puce RISC-V 64 bits, conçue en Europe, par une équipe européenne, sur des standards ouverts, opérationnelle au premier tir de masque.
BER10, la puce « souveraine » d’Openchip
BER10 est un processeur applicatif 64 bits capable d’exécuter Linux, armé d’une unité vectorielle, d’un fabric cohérent, d’un sous-système mémoire et interconnexion, et d’un tile de gestion autonome. C’est le cœur de la stratégie de l’entreprise barcelonaise Openchip, fondée comme joint-venture entre le groupe d’ingénierie catalan GTD et le Barcelona Supercomputing Center (BSC), en réponse directe à l’European Chips Act.
Le CEO Francesc « Cesc » Guim, qui apporte près de deux décennies d’architecture CPU issues d’Intel, l’assumait comme l’objectif de la société : démontrer que l’Europe « peut concevoir et livrer de la silicium de classe mondiale sur des standards ouverts, à ses propres conditions ».
Le timing qui fait la différence
Le récit officiel d’Openchip commence début 2024 : constitution de l’équipe, des outils et du IP, avec BER10 juste derrière. Moins de deux ans plus tard, la société a mené une équipe de plus de 350 employés répartis sur l’Espagne, l’Italie, la Pologne, la Belgique, la France, l’Allemagne et l’Irlande jusqu’au tapeout. Pour un microcontrôleur de base, ce délai serait un temps de course ; pour une puce applicative 64 bits avec vector, fabric cohérent et sous-système mémoire complet, c’est exceptionnel. Et le premier silicium est revenu de la fonderie sans re-spin : le die « a marché du premier coup ».
Le contraste est parlant avec la plupart des roadmaps de processeurs de volume, où le premier tir de masque est suivi de correctifs — parfois de générations entières repoussées. Pour une jeune fabless, un tapeout qui passe d’emblée est un signal de maturité du pipeline de conception (sign-off, vérification, EDA) autant que de l’architecture elle-même.
Pourquoi ça compte au-delà de la puce
Le contexte est celui d’une vague de « souveraineté silicium » en Europe (chips act, programmes nationaux) où l’Allemagne, les Pays-Bas et la France ont massivement investi dans les capacités de fabrication et de design. Les puces produites restent souvent des variantes d’architectures propriétaires (Arm). Le positionnement d’Openchip est nettement plus radical : la souveraineté passe par l’ouverture de l’ISA — aucun licence, pas de verrou propriétaire, et une base logicielle réutilisable.
BER10 fait partie de cette lignée européenne de RISC-V datacenter (dans la même famille d’ambitions que BigSky de SiFive ou Dubhe-100 de StarFive, dont on a déjà suivi les annonces sur ce site). Sa spécificité : un design réalisé en Europe, pour des utilisateurs européens, dans le cadre d’une entreprise européenne — un « full stack » souverain qui n’existe pas encore partout ailleurs. La suite logique, annoncée par Openchip, est le bring-up (allumage, test, validation) du premier silicium, puis le développement de la première carte d’évaluation.
Le signal envoyé au marché
La photo « Cesc et Marc tiennent la puce au-dessus d’un cœur fait de deux mains » (la photo qui a tourné dans les médias tech européens cet été) est à prendre au sérieux : elle résume l’argument d’Openchip — la souveraineté européenne ne s’arrête pas à la fabrication, elle doit inclure l’architecture. Le débat « Arm contre RISC-V » dans le datacenter se joue désormais sur des plans concrets (procédure de qualification HPC, benchmarks STREAM/HPL, écosystème Linux), et chaque puce européenne qui arrive à maturité renforce l’option RISC-V comme choix crédible plutôt que comme pari.
À retenir
- BER10 : processeur applicatif RISC-V 64 bits Linux-capable, unité vectorielle, fabric cohérent, sous-système mémoire + interconnexion, tile de gestion
- Conçu par une équipe européenne (350+ personnes, 7 pays), tapeout réussi au premier tir, sans re-spin, en moins de deux ans de travail
- Openchip = joint-venture GTD + BSC, née pour répondre à l’European Chips Act ; Cesc Guim (ex-Intel) à la direction technique
- Positionnement « silicium souverain » : standards ouverts, aucune propriété intellectuelle propriétaire sur l’architecture
Référence : blog RISC-V International, entretien V Questions avec Cesc Guim et Marc Fernández, Openchip.
